Chères auteures, chers auteurs,
En tant que spécialiste en littérature, correcteur et coordinateur éditorial ayant collaboré avec plusieurs maisons d’édition, agences de rédaction et organismes de presse, je vous révèle quelques pistes autour d’une question que tout écrivain se pose :
(Soit dit en passant, c’est déjà le signe que vous avez trouvé une bonne maison d’édition. Méfiez-vous de celles qui acceptent tout et n’importe quoi, elles se fichent pas mal de savoir si votre livre sera vendu ou pas, du moment que, le cas échéant, elles encaissent leur part).
La plupart des maisons d’édition — à compte d’éditeur, bien entendu — reçoivent des milliers de manuscrits par an, des dizaines par jour. Or, mis à part les plus grandes d’entre elles, les autres fonctionnent avec pas plus d’une douzaine d’employés dans des postes éditoriaux. Traiter tous les textes reçus relève donc de l’impossible.
Tout est une question de sélection. Pas au hasard, c’est sûr, ni par feuilletage des pages ici et là. Rassurez-vous, vos textes sont effectivement lus du début jusqu’à… un certain moment. Le moment où l’on se dit : « Bon. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas continuer, on s’arrête là ». (Comprenez donc que sur tous les manuscrits reçus par une ME, un petit pourcentage en dessous de 10 est édité. « Les autres auront été considérés comme étant les maillons faibles », comme dirait Laurence Boccolini, c’est-à-dire, ici, non publiables en l’état.
Certainement pas l’orthographe et la grammaire. Les ME ont généralement des correcteurs qui prennent cela en charge. Certes, cela peut poser problème quand elles ne proposent pas ce service. Il n’en demeure pas moins que les correcteurs en maison d’édition s’occupent uniquement de grammaire et d’orthographe, RIEN DE PLUS ! Leur tâche consiste seulement à éliminer les « taches visibles ». Ce sont des salariés, ils ont un calendrier à respecter, un quota de manuscrits à éditer, à publier et à vendre au plus vite s’ils veulent être payés à la fin du mois… Autrement dit, ils n’ont pas le temps de passer votre manuscrit à la loupe. C’est pourquoi l’éditeur prend des raccourcis pour décider du sort de votre texte.
Et c’est à partir de là que tout se gâte pour vous. Vous pouvez avoir un manuscrit avec 0 fautes de grammaire et d’orthographe, mais vous ne serez tout de même pas édités. L’éditeur sait que de toute manière votre texte passera, s’il est accepté, par un correcteur de chez lui, donc ce n’est pas son plus grand souci. Par contre :
– Si la langue dans votre texte est malmenée ;
– Si des incohérences apparaissent dès le début ;
– Si la progression est à cheval ;
– Si votre écriture manque de sens, si elle est confuse, si elle est contradictoire ;
– Si votre texte ne forme pas un tout homogène ;
– Si votre texte ne répond même pas au genre auquel il prétend appartenir (à ce propos, je vous en dirai un mot plus bas car c’est l’élément qui génère le plus de refus) ;
– S’il ne correspond pas à la ligne éditoriale de la maison ;
– Etc.
Eh bien, c’est perdu d’avance. Vous allez recevoir un petit mail vous informant « gentiment » que votre texte est refusé, sans autre explication, et… c’est tout.
Alors vous rembobinez la cassette de votre projet pour essayer de comprendre ce qui a cloché. Pourtant vous avez fait ce qu’il fallait, vous avez fait lire et relire votre texte, vous l’avez corrigé, tout le monde a approuvé ; au final, vous vous rendez compte que personne n’a été en mesure de vous montrer le mur qui s’était dressé devant vous.
Bah oui, logiquement, on peut quand même penser les ME auraient bien aimé, au contraire, éditer votre livre pour se faire un peu d’argent. C’est leur métier, tout de même !
Très sincèrement ? La vôtre !
Je me réfère à mon expérience avec les auteurs pour vous donner 3 situations où vous devriez vous retrouver dans au moins l’une d’elles :
Vous êtes jeune ou primo-romancier, vous n’avez pas beaucoup d’expérience dans l’écriture. Vous êtes parvenu à mettre un point final à votre texte, félicitations ! Cela dit, c’est là que la plupart des auteurs commencent littéralement à se saborder :
Sit. 1 - Vous avez confié votre texte à plusieurs « bêta-lecteurs ». J’imagine qu’après, chacun vous a rendu un avis personnel et vous vous êtes mis à effectuer toutes les modifications qu’on vous a suggérées. Disons 20 personnes avec 5 ou 10 suggestions pour chacun. Vous en êtes à 100 ou 200 modifications.
--> Croyez-le ou non, mais il est plus facile de rédiger un nouveau texte du début à la fin que d’apporter des modifications aussi conséquentes à un texte déjà achevé.
--> C’est comme si vous tombiez malade et que vous consultiez plusieurs médecins, lesquels vous prescriraient sans doute des médicaments, et que vous les prendriez tous ! ==> Overdose assurée.
--> Ce faisant, vous dénaturez le texte à plusieurs niveaux, en particulier au niveau de l’énonciation. Vous créez par exemple des situations de polyphonie, qui donnent l’impression que plusieurs auteurs ont participé à la rédaction, ça crée des brèches dans l’ossature de votre récit, parce que vous aurez supprimé des éléments qui assuraient la continuité narrative. Vous éliminez par exemple des transitions sans vous en rendre compte.
--> Ça s’explique par le fait que votre pensée au moment de la modification n’est pas la même qu’au moment de l’écriture initiale. Vous avez évolué dans le temps et oublié certains détails importants de votre réflexion. Ce type de modifications requiert que vous relisiez le texte du début à la fin pour garder le fil de l’histoire.
Sit. 2 - Revenons à ce concept de « bêta-lecture ». Il est né sur les réseaux sociaux. Allez dans les maisons d’édition qui se respectent, elles vous diront toutes qu’elles engagent des « correcteurs-relecteurs ». Le mot « bêta-lecteur » leur est inconnu. Mais au-delà du problème lexicologique, si l’on part du principe que la bêta-lecture est le « faux ami » (pour ne pas dire l’image ternie) de la relecture traditionnelle, les personnes que vous avez consultées vous ont fourni des avis hétérogènes au niveau de l’analyse : l’un se concentre sur les personnages, un autre sur le style, des concepts chargés de sens mais dont les critères d’analyse ne sont pas pertinents. Vers la fin, vous n’aurez reçu aucune appréciation qui soit méthodique et constructive.
--> C’est comme si, dans Excel, pour entrer une date complète, le logiciel vous demandait le jour, le mois et l’année dans la formule =date(jour ; mois ; année), mais que vous, vous lui mentionniez, je ne sais pas, le nombre PI (3,14), ou l’année avant le mois (jour ; année ; mois) ==> ERROR !
--> Il y a une « syntaxe » à respecter dans le code Excel. Eh bien, l’analyse d’un texte littéraire a aussi ses codes et une grammaire (je parle de « la grammaire du texte », rien à voir avec les règles grammaticales). Les éléments narratologiques ont des paramètres bien définis.
--> On n’analyse pas un élément narratologique (par exemple, un personnage) avec des attributs qui veulent rien dire. Par exemple : est-ce que le personnage est « attachant ». L’attachement n’est pas un critère d’analyse du personnage, mais de l’esthétique de la réception (l’ensemble des éléments qui produisent tel ou tel effet sur le lecteur). Il n’y a pas que le personnage en soi qui est impliqué dans l’attachement, mais aussi sa quête, donc l’action, l’espace, le contexte, l’entourage (les autres personnages), etc. Autrement dit, « l’attachement » peut venir en dernier, une fois effectué le tour de l’espace littéraire.
--> Par contre, le personnage est-il suffisamment caractérisé ? Sa caractérisation est-elle pertinente ? Reflète-t-elle son rôle dans le texte ? Joue-t-il bien ce rôle ou est-il en contradiction avec ? Est-ce qu’il évolue avec sa quête ou est-il resté le même qu’au départ ?
--> Mais si on vous fait des retours aléatoires de ceci et de cela, sans lien avec l’élément analysé, soit vous ne ferez pas les modifications qu’il faut (car on vous aura dit que c’était bien), soit vous ferez des modifications qu’il ne fallait pas (car on vous aura dit que c’était pas bien sans vous expliquer pourquoi).
Sit. 3 - (Et c’est là que je voulais en venir à propos des critères génériques du texte) : vous pensez avoir produit un roman, sauf qu’en réalité, votre texte s’apparente davantage à autre chose : un fait divers ou un conte. Comment ? Par exemple, en négligeant la DESCRIPTION ! 🙂
-- > C’est vraiment le reproche que je fais à la plupart des auteurs. Vous aimez trop raconter ! Or, si vous racontez sans décrire, vous ne pouvez pas dire à une ME « voici mon roman ».
--> Je vous donne sous forme mathématique la règle d’or du texte romanesque : la narration ≤ la description. Le plus important dans un texte littéraire, c’est votre capacité à amener votre lecteur à comprendre des choses sans lui donner les éléments en vrac. La description doit être aussi, sinon plus importante que la narration. Ce ne sont pas les faits qui comptent le plus, mais l’imaginaire, la manière avec laquelle vous présentez les choses, vous leur donnez forme, vous les projetez dans l’imaginaire du lecteur !
--> C’est la définition même de tout art. Notez-la : « La manifestation de l’intelligible dans le sensible. » (Hegel). L’intelligible c’est votre idée. Le sensible c’est votre matériau, à savoir, le « mot ». (Pour un chanteur, ce serait la note de musique, la pierre pour un architecte, ou la pâte pour un sculpteur…). Les matériaux artistiques, a fortiori le « mot », sont tellement, tellement maniables que lorsque vous produisez un texte littéraire mal travaillé, simpliste, manquant de profondeur, ça saute tout de suite aux yeux.
--> Le meilleur moyen d’apprendre à décrire, c’est de rédiger vos textes au passé. Pourquoi ? Un récit au passé emploie le passé-simple pour la narration et l’imparfait pour la description. (Bien que le passé-simple puisse avoir une valeur descriptive. Par exemple, un personnage qui panique, on décrit ses gestes au passé-simple). Un récit au présent mélange, quant à lui, indistinctement le présent narratif et le présent descriptif. Si vous maitrisez la logique temporelle du récit au passé, vous maitriserez la description.
--> Un texte sans description, ce n’est pas un roman. Ça peut être un conte, ça peut être un fait divers, à la limite un témoignage ou un journal intime, mais pas un roman au sens traditionnel du terme. Et même dans les sous-genres que je viens de citer, la description ne devrait pas être négligée. Narration et description vont ensemble.
Voilà ! Ce sont là 3 raisons, plutôt latentes qui, le plus souvent, font que votre texte est refusé en maison d’édition. Je résume :
– Vous avez altéré votre texte en y apportant des modifications conséquentes
– Vous n’avez pas fait les corrections qui s’imposent au niveau narratologique (parce que vous n’avez pas eu un vrai retour critique).
– Vous n’avez respecté les critères génériques du roman (et la maison d’édition ne publie pas le genre de texte auquel appartient véritablement votre récit). Vous pensiez avoir produit « un roman », mais en fait, non.
Rappelez-vous : ce n’est pas le travail de la maison d’édition de vous dire comment faire les choses correctement ; elles n’ont pas le temps et encore moins le droit de retoucher au niveau narratologique votre texte. Personne n’a le droit en fait, à part vous. C’est plutôt le travail de votre correcteur-relecteur de vous les indiquer en marge ou dans un compte rendu critique exhaustif de votre texte.
Pour augmenter vos chances d’être publiés, faites bien réviser votre manuscrit. Je ne parle pas d’une correction grammaticale et orthographique, beaucoup de maisons d’édition à compte d’éditeur, je le rappelle, s’en chargent gratuitement. Un bon lycéen peut le faire aussi. Non, je parle d’une analyse approfondie, qui vous indiquera les points forts et points faibles de votre texte sur tous les plans : linguistique, scriptural, diégétique et formel. Ça, les maisons d’édition ne le font pas. Elles se contenteront de rejeter votre manuscrit s’il ne répond pas à leurs critères.
C’est là qu’interviennent les correcteurs-relecteurs professionnels, ceux qui sont formés en littérature, les spécialistes en la matière, qui maîtrisent la critique littéraire, qui effectuent cela avec méthode et pragmatisme, qui savent quoi analyser dans votre texte et comment le faire, qui vous expliquent objectivement ce qui cloche dedans, pas ceux qui prennent leur avis personnel comme argument scientifique, alors qu’ils confondent souvent « rythme » et « vitesse de narration ». (J’ai vu cela très souvent. Dites-moi en commentaire si vous connaissez la différence, sans consulter ChatGPT, bien sûr ! 🙂)
Ne faites pas non plus corriger ou relire votre texte par 10 ou 20 personnes ! Une seule suffit amplement. Choisissez quelqu’un qui présente de bonnes références.
Allez ! Au plaisir de vous lire,
Et que les Muses soient toujours avec vous !
Salut ! 🙂