J’ai appris une chose au contact des manuscrits que je corrige : ce n’est pas qu’un ouvrage doive nécessairement passer par les grandes vitrines de la renommée, par les émissions TV les plus regardées, par les journaux les plus lus pour qu’il mérite d’être apprécié ou acheté. La publicité, pleine de pièges, brouille l’estime que l’on doit aux autres livres. Sans oublier que la promotion toujours des mêmes titres achève le tout dans des airs de grandeur évidente, alors que ce type de réputation reste pleine de présupposés. Certes, on ne peut nier ici l’importance de la promotion, qui fait que les œuvres ne soient pas abandonnées à leur sort. Mais les lecteurs eux-mêmes savent choisir, et ils peuvent voir dans le succès des certains titres le contraste, peut-être ou certainement voulu par l’industrie, après tout, entre les livres qui sont partout montrés et ceux qui demeurent dans l’ombre, et qui font pourtant de si singulières rencontres. Mais il faut être assez loin de la rhétorique médiatique pour apprécier un livre à sa juste valeur.
Toujours est-il que bien des auteurs, et encore plus peut-être ceux qui s’impliquent beaucoup dans leur travail, espèrent davantage qu’un lecteur attentif porte des questions comme « que vaut ce livre indépendamment de sa marginalité ? », que nul ne se limite plus aux seules vitrines et aux seules recommandations des grands noms ; que soient remis en cause les jugements hâtifs du goût, suivant cette idée si séduisante selon laquelle ce qui se vend beaucoup est nécessairement bon. Un livre, même sans publicité, n’ignore pourtant nullement nos curiosités, ni nos préférences, ni nos désaccords, ni nos découvertes. Ces éléments prennent forme par la lecture, les œuvres dont on parle étant d’abord ouvertes par des lecteurs et ne pouvant l’être autrement, et puis chacun examinant pour lui-même toutes les objections possibles, jusqu’à une appréciation plus libre.
Cette puissance de la visibilité éditoriale a toujours endoctriné les lecteurs, et encore plus peut-être lorsque la télévision, la presse, les vitrines des librairies et les réseaux numériques font campagne pour les mêmes titres à longueur de journée. Or, il faut ici éclairer tout à fait cette réalité, à savoir expliquer ce que peut la promotion, et pourquoi elle ne peut pas beaucoup sur la qualité intrinsèque d’une œuvre. La mouette, pour reprendre une comparaison de cette sorte, pourrait imaginer qu’elle volerait plus aisément dans le vide. De la même manière le lecteur, ne prenant plus suffisamment garde à ce qui demeure encore comme objet sous son regard et entre ses mains, pourrait fort bien s’imaginer qu’il jugerait mieux avec les seuls signes de la notoriété.
D’où sont nés ces classements, tantôt excessivement prisés et tantôt excessivement dédaignés, que l’on désigne sous les noms de succès, best-sellers, mises en avant, gros de ventes, mais revêtus de publicité, de sorte que toute leur force de conviction soit rapportée à une qualité littéraire faussement établie, ce qui leur garantit une renommée irréfutable. Sauf qu’il existe une vérité concrète, celle qui cherche à savoir si un titre mérite d’être lu ; cette vérité accompagne toute l’essence du livre. Par exemple, pour étayer cette affirmation, « ce livre est important », il s’agit d’examiner les moyens employés et les réactions produites. En effet, la qualité proprement dite, que l’on confond communément avec la popularité, s’occupe de l’écriture, des idées, de la construction et de ce que l’œuvre laisse dans l’esprit. Cette vérité est celle qui examine comment une œuvre peut produire une nouvelle manière de penser, sans considérer seulement les vitrines, les émissions ou les chiffres de vente, mais d’après le texte lui-même. Ainsi, d’un ouvrage très diffusé, on peut tirer qu’il a rencontré beaucoup de lecteurs, et non pas qu’il a nécessairement davantage de valeur. Mais d’un livre ignoré, on peut tirer qu’il demeure ignoré, et non pas qu’il est sans intérêt. 
Les livres peu connus sont bien éloignés de cette place centrale qu’on remarque dans les grandes librairies. Mais on commettrait une grande erreur en supposant que leur absence des vitrines signifie seulement une faiblesse de l’œuvre, comme si le livre pouvait se passer des moyens matériels qui permettent de le faire connaître. Les années de recherche, le temps consacré à l’écriture, la construction patiente d’une pensée, les références consultées, les corrections successives, c’est tout cela qui est fréquemment dissimulé par l’absence de publicité, par le manque de relais médiatiques.
Je veux évoquer cette nécessité, simplement conçue, nullement imposée, de cette attention du lecteur, de ses questions, de ses réserves, de sa curiosité qui sont à la manière des soutiens et des voûtes de cette liberté de jugement. On comprend bien dès lors quel considérable effort les lecteurs doivent poursuivre pour se représenter seulement la valeur d’un ouvrage. Et c’est encore par cette lecture attentive, substantielle au livre, que nous connaissons l’auteur à travers son texte, ses idées, à travers son argumentation, son univers, à travers son écriture. C’est pourquoi il faut trouver la force de détourner progressivement les yeux des seules vitrines, afin de retrouver des œuvres auxquelles décerner, enfin, des qualités cohérentes, plutôt que de s’appuyer sur de simples renommées illusoires.
Et cela conduit jusqu’à cette idée simple qui, si on la considère bien, ne constitue nullement une construction venue de l’extérieur des livres, mais l’armature même de toute lecture libre : que les livres sont des œuvres d’art, et non de vains objets de consommation, ce qui permet de retrouver, au sein d’une multitude de titres invisibles, un précieux Graal, comme le lecteur curieux le comprend si justement.